La liberté artistique en jeu

La liberté artistique en jeu
Andreï Erofeïev et Youri Samodourov.
Crédits photo : RIA Novosti
Le commissaire d’exposition le plus respecté du milieu de l’art contemporain, Andreï Erofeïev, et l’ancien directeur du musée Andreï Sakharov, Youri Samodourov, l’ont appris à leurs dépens. À l’issue d’un long procès aux accents surréalistes qui s’est achevé la semaine dernière, les deux hommes ont été reconnus coupables d’incitation à la haine.

Parmi les œuvres incriminées figuraient entre autres un Mickey déguisé en Jésus et une icône de la Vierge recouverte de caviar. Ces œuvres faisaient partie de l’exposition « Art interdit-2006 », conçue par Erofeïev et Samodourov pour dénoncer la censure exercée sur l’art.

Le procureur avait requis trois ans d’emprisonnement. Les accusés ont finalement écopé d’une amende de 9 000 euros au total. Certains pensent que le Kremlin est intervenu en leur faveur, pour leur épargner l’incarcération.

À la veille du verdict, les deux conservateurs ont fait l’objet d’un déluge de témoignages de sympathie. Un groupe d’artistes russes, dont des avant-gardistes de renom tels que Ilya et Emilia Kabakov, Erik Boulatov et Vladimir Yankilevski, ont adressé une lettre ouverte au Président Dmitri Medvedev afin qu’il intervienne pour « mettre un terme aux persécutions ». « Un verdict de culpabilité serait une sentence à l’encontre de l’ensemble de l’art moderne russe, et un pas supplémentaire vers l’instauration d’une censure ouverte ou masquée », ont-ils écrit.

L’exposition « Art interdit-2006 » présentait une vingtaine d’œuvres, dont des parodies d’images religieuses, cachées par des panneaux. Les visiteurs étaient contraints de monter sur un escabeau et de regarder à travers un judas : tout un symbole soulignant la difficulté actuelle d’exposer des œuvres défiant la morale dominante. Des militants religieux et un groupe ultra nationaliste contre-attaquèrent aussitôt en portant plainte.

Andreï Erofeïev compte parmi une poignée de conservateurs russes de grand talent et de renommée internationale. Il a su attirer l’attention de directeurs de musées et de collectionneurs internationaux sur des artistes comme le collectif « Blue Noses », adepte de la farce provocante parodiant Pouchkine, Poutine ou le Christ. Mais la position très ouverte de ce commissaire d’exposition lui a valu des ennemis dans les milieux officiels. Il a déjà été limogé de son poste de conservateur à la prestigieuse galerie Tretiakov.

Avant le verdict, le collectionneur américain d’art contemporain russe Mark Kelner, avait prévenu : « Il faut être naïf pour considérer la politique et l’art comme deux choses séparées en Russie. Si Erofeïev et Samodourov sont reconnus coupables, une épée de Damoclès sera suspendue au-dessus de quiconque s’avise de susciter la moindre controverse ».



L’« Icône-caviar » est le projet d’Alexander Kosolapov qui a été présenté au Salon de l’Art Interdit (Forbidden Art show) en 2006. Dans un entretien donné à la fermeture du Salon, Kosolapov a dit qu’il avait crée l’icône remplie de caviar d’esturgeon pour faire le point sur la manière dont la Russie est perçue, et non pour blasphémer, mais qu’il a été mal interprété.

L’artiste a quitté l’Union Soviétique dans les années 1970 pour s’installer à Greenwich Village, à New York. Pionnier du mouvement de l’art politique russe des années 1970 (Sots Art), il a beaucoup mélangé les symboles et joué avec le réalisme socialiste pour créer un nouvel esprit. Pourtant, ses thèmes ont changé lorsqu’il a déménagé à New York : son œuvre « McLenin’s » représente Lénine avec les arcs du M de McDonald’s sortant de sa tête; « This is My Blood » (Ceci est mon sang, ndlr) juxtapose Jésus Christ et Coca-Cola.

Même Coca Cola a poursuivi en justice l’artiste, dont les travaux ont néanmoins été achetés par le musée Guggenheim de New York.




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