Les blinis sans états d’âme
Jennifer Eremeeva, La Russie d'Aujourd'hui

Certaines choses en Russie ne sont pas négociables. On ne laisse pas les fenêtres ouvertes, jamais. On enlève ses chaussures en entrant dans une maison, toujours. Et si l’on veut se faire respecter, il faut savoir faire des blinis. Surtout en cette période de la maslenitsa. J’ai donc retroussé mes manches et ressorti mes livres de cuisine du XIXème siècle. J’ai coincé des babouchkas au marché du coin, et même caressé l’idée d’appeler ma belle-mère. C’est dire !
« Je vais tester une recette de blinis et y passer la journée », ai-je dit à mon mari. « N’en fais pas trop », a-t-il imploré. « Tu n’a pas intérêt à manger aujourd’hui, l’ai-je prévenu, je fais 60 blinis pour le dîner » .
Le Mardi gras russe ouvre une semaine de réjouissances annonçant la fin de l’hiver, le début du Carême et la promesse du printemps. Adoptée sans enthousiasme par le calendrier orthodoxe, la maslenitsa est en fait un rite tenace, hérité d’une culture ancestrale païenne de culte de la nature, de traditions rurales et d’une conscience aiguë du changement de saison.
À l’origine, la maslenitsa était calée sur l’équinoxe de printemps, quand le soleil passe exactement au-dessus de l’équateur et que le jour et la nuit sont de même longueur. L’équinoxe de printemps était le plus vénéré par les sociétés anciennes car il marquait le retour du soleil après l’obscurité hivernale.
Selon un mythe populaire rappelant les Isis et Osiris égyptiens, Yarilo et Morana sont des amants frère et sœur, qui représentent la vie et la mort, le feu et la glace, le printemps et l’hiver. Leur danse amoureuse culmine au solstice d’été, pour s’effondrer dans la trahison en automne et mourir dans la séparation en hiver. L’exaltée Morana se transforme en effroyable sorcière qui porte la mort et le givre dans son sillage. Les récoltes flétrissent tandis que Yarilo se retire aux enfers. Mais à la fin de l’hiver, les Slaves païens brûlaient une effigie en paille de Morana sur un bûcher de neige, pour rappeler Yarilo. Pendant ce temps, ils dansaient, luttaient et festoyaient en se gavant de blinis, symboles de soleil et de vie éternelle.
Dans la Russie rurale, le Carême était une bonne excuse pour entamer un jeûne sévère, excluant la viande, les laitages, les œufs, l’huile et l’alcool, des produits bien utiles pour parfumer la kacha de sarrasin. Les quarante jours du Carême coïncident aussi avec le moment où les réserves faites pour l’hiver sont presque épuisées.
Aujourd’hui, bien sûr, on trouve des mangues et de l’aspic de caille dans n’importe quel supermarché, toute l’année, mais les Russes font fièrement « le Grand Carême ». C’est un moyen de se refaire une santé morale et perdre dix kilos en moins de deux mois, en vivant de kacha de sarrasin et de soupe au chou.
Dans maslenitsa, il y a « maslo », (le beurre), même si certains savants prétendent qu’il s’agit d’une version archaïque de « myasapustny », (sans viande). Quelle que soit l’étymologie, c’est une occasion de se régaler, sans état d’âme, de beurre, de fromage et de crème. La maslenitsa est aux Russes ce que Mardi gras est aux Français : une célébration populaire du retour de la lumière et des beaux jours, le dernier festin ludique avant les privations du Carême.
Ingrédients :
Pour 4 personnes
1 kg de farine
25 g de levure fraîche de boulanger, ou un sachet de levure sèche de boulangerie
1,5 l de lait
5 œufs
100 g de beurre
Une pincée de sel.
Ustensile :
2 poêles à blinis de 12 cm
Préparation :
Peser 2 x 500 g de farine. Préparer 1/2 l de lait tiède.
Dans un grand saladier délayer la levure dans le 1/2 l de lait tiède.
Lorsqu´il n´y a plus de grumeaux incorporer 500 g de farine, mélanger et laisser lever dans une pièce sans courants d´air 1 h15.
Séparer les blancs des jaunes d´œufs. Réserver les blancs.
Incorporer les jaunes dans la pâte, bien mélanger et laisser lever une 2ème fois dans la même pièce 1 h15.
Fondre le beurre à feu très doux. L´incorporer à la pâte.
Ajouter le reste de farine, bien mélanger, laisser lever une 3ème fois dans la même pièce 1 h15.
Préparer le litre restant de lait tiède. L´ajouter dans la pâte, bien mélanger et laisser lever une 4ème fois dans la même pièce 1 h15.
Battre les blancs en neige ferme. L´incorporer délicatement dans la pâte.
Prendre une petite louche. A feu doux, dans les 2 petites poêles verser la pâte.
Le blini, une fois cuit des 2 côtés, ne doit pas dépasser 0,5 cm.
À mesure, réserver au chaud à l´entrée du four.
NB :
Les vrais blinis sont très long à préparer puisqu´il faut disposer d´environ 6 heures.
Préparer les blinis, puis congelez-en une partie. Dans un plat à micro-ondes, étaler les blinis et réchauffer très lentement à couvert.
Comme en Russie, servir chaud avec du beurre fondu, avec de la crème aigre.
Comme dans le reste du monde, servir avec de la crème fraiche, des œufs de poisson (caviar, keta, œufs de lump, œufs de truite), saumon fumé, harengs, anchois, etc...

















